Par Paul Broholm, Chief Investment Officer chez Theodoor Giliisen, société du réseau KBL epb.

 

Bien qu'il soit encore beaucoup trop tôt pour écarter Donald Trump, les projecteurs se tournent de plus en plus vers Mike Pence et sur les conséquences que pourrait avoir son éventuelle présidence sur les marchés et l'économie mondiale.

« Je n'ai jamais été quelqu'un qui renonce, » déclarait le président Richard Nixon au public américain la nuit du 8 août 1974. Quelques minutes plus tard, comme chacun sait, il annonçait sa démission de la présidence.

La réaction immédiate du marché fut relativement contenue, le S&P 500 cédant à peine 1 % le lendemain de cette annonce extraordinaire transmise depuis le bureau ovale de la Maison-Blanche. Mais au cours des trois semaines qui suivirent, l'indice chuta de 13,4 %.

Affaibli par la récession et par une présidence paralysée incapable de faire face aux difficultés économiques, l'indice américain clôtura l'année 1974 sur une baisse de 42 % par rapport à son pic de janvier 1973. Cette situation de crise dura pendant presque toute la décennie.

Établir des parallèles historiques est toujours une entreprise hasardeuse. L'économie américaine d'aujourd'hui n'a rien à voir avec la récession en vigueur au début des années 70, lorsque l'embargo pétrolier de l'OPEP avait été la cause d'une stagflation catastrophique pendant deux ans.

Le procès en destitution de Bill Clinton en 1998, qui avait initialement fait chuter le S&P 500 de près de 20 % avant que les marchés réalisent qu'une récession n'était pas d'actualité, offre lui-même un scénario bien différent. Les marchés s’étaient redressés dans la foulée pour atteindre de nouveaux sommets. 

 

LA THÉORIE DE CHAOS

Aujourd'hui, les investisseurs sont de plus en plus préoccupés par le chaos qui règne à Washington. Donald Trump ne semble pas en mesure de rester concentré suffisamment longtemps pour relever les défis liés à son rôle de président et a été sérieusement affaibli par une série de blessures auto-infligées.

La nomination d’un procureur spécial pourrait calmer Washington et permettre à Trump de se concentrer sur l’adoption de nouvelles lois, ou au moins donner au Congrès la possibilité de le faire. Mais ces lois ne risquent pas d'être adoptées tant que le gouvernement ne fera pas appel aux députés centristes et ne ralliera pas au moins quelques Démocrates pour compenser les divisions au sein des Républicains.

Bien qu’il soit majoritaire au Congrès, le Parti républicain n’est pas un bloc monolithique : la discipline est faible, de nombreux parlementaires faisant preuve d'un plus grand attachement à leur circonscription qu'au parti et indiquant déjà qu’ils ne suivront pas aveuglément les ordres du Président. 

Si un nombre limité d'entreprises a déjà bénéficié des mesures prises par le gouvernement Trump, les grandes sociétés comptaient sur une réforme du code de l’impôt sur les sociétés et sur la possibilité de rapatrier leurs capitaux placés à l’étranger. L’impulsion née d’un vaste plan d'investissement dans les infrastructures (dont le pays a sérieusement besoin) était également très attendue par les marchés.

De telles mesures pourraient être adoptées par le Congrès, à condition qu'elles soient rédigées d’une manière acceptable aux deux partis et que Trump cesse de monopoliser l’actualité pour les mauvaises raisons. Si en revanche les prochains mois se caractérisent par une impasse législative et la poursuite du chaos, les marchés resteront agités.

 

PENCE PRÉSIDENT ?

Si Trump devait démissionner ou être démis de ses fonctions, la procédure de succession décrite dans la Constitution américaine serait engagée et le vice-président Mike Pence serait élevé à la magistrature suprême du pays.

Pour anticiper les mesures que pourrait prendre le président Pence, il faut examiner la personnalité et les convictions de ces deux hommes politiques. Très différent de Donald Trump, Mike Pence, âgé de 57 ans, est plutôt discret. Politicien au sens traditionnel du terme, Pence s'est lui-même décrit comme étant « chrétien, conservateur et Républicain, dans cet ordre ».

Bien qu'ils soient en désaccord sur un certain nombre de points, du moins jusqu'à ce que Pence devienne vice-président, les deux hommes ont également beaucoup de choses en commun.

Dès son élection à la Chambre des représentants en 2000, Pence s'est montré déterminé à sabrer les dépenses fédérales et à réduire le rôle de l'État. Après six mandats au Congrès, y compris en tant que membre du Tea Party (un groupe parlementaire ultraconservateur sur le plan social et fiscal), il a été élu gouverneur de l’Indiana, son État de naissance.

Dans ce rôle, Pence est crédité de la plus forte réduction d’impôts jamais réalisée dans l’histoire de cet État, supprimant notamment l’impôt sur les successions et réduisant l'impôt sur le revenu et les actifs des entreprises. Au niveau fédéral, Trump a de même proposé de supprimer l’impôt sur les successions, tout en réduisant également le taux d’impôt sur les sociétés de 35 à 15 %.

La perspective d'une continuité à cet égard contribuerait grandement à rassurer les marchés en cas de crise constitutionnelle, de même que le bilan de Pence en matière de promotion des investissements en infrastructures.

En 2015, le gouverneur Pence avait en effet annoncé un projet d’investissement en infrastructures de 1 milliard de dollars, qu'il avait baptisé « 21st Century Crossroads Plan » et qui devait être financé par la taxe de vente existante, le refinancement d'obligations et les réserves de l’État. Au final, il n'a obtenu qu'une fraction de cette enveloppe, les élus locaux ayant hésité devant son ampleur, alors qu'elle ne représentait que 0,1 % du plan national de 1 000 milliards de dollars d'investissement en infrastructures prévu par Trump et qui, jusqu’ici, n'a pas dépassé le stade de promesse.

 

LA QUESTION DU LIBRE-ÉCHANGE

Si les deux hommes semblent s'accorder sur les impôts et les dépenses d’infrastructure, Pence est en revanche un partisan de longue date du libre-échange alors que le Président est ouvertement protectionniste.

Au Congrès, Pence s’est opposé à l'imposition de droits de douane sur les marchandises importées (que Trump a menacées à plusieurs reprises d’imposer), tout en soutenant activement le Partenariat transpacifique (que Trump a abandonné par décret) et l’accord de libre-échange nord-américain (que l'actuel président des États-Unis a qualifié de « pire accord commercial jamais signé dans ce pays »).

Par conséquent, une présidence Pence pourrait être un immense soulagement pour les entreprises et les pays qui dépendent du commerce international. Et bien que Trump ait fait marche arrière sur un grand nombre de ses menaces visant à annuler de manière unilatérale une série de traités commerciaux importants, les perspectives de croissance à l’international seraient vraisemblablement plus favorables sous un gouvernement beaucoup moins « nativiste ».

À cet égard, on notera également que les deux hommes s’opposent sur la politique d’immigration, ou du moins s'opposaient durant les premiers jours de la campagne présidentielle, lorsque Pence tweetait que « les propositions visant à interdire l'entrée des musulmans aux États-Unis sont à la fois offensantes et inconstitutionnelles ».

Nul ne sait bien entendu dans quelle mesure Pence reviendrait à ses positions antérieures s’il devenait Président. Il est néanmoins probable que des changements d'orientation politique importants interviendraient sur ces questions.

Enfin, contrairement au promoteur immobilier milliardaire, Pence n’est pas un homme riche.

D'après sa plus récente déclaration auprès de la Commission électorale fédérale, les revenus de son foyer entre janvier 2015 et août 2016 s'élevaient à 173 000 dollars et provenaient exclusivement de son salaire de gouverneur de l’Indiana. Pence détient également un compte bancaire sur lequel sont déposés moins de 15 000 dollars et deux plans d’épargne-études totalisant moins de 30 000 dollars.

Mis à part ces questions de revenu, le simple fait que nous émettions l'hypothèse d'une présidence Pence à peine quatre mois après la prise de fonction de Trump montre à quel point la période que nous traversons est sans précédent.

À la vitesse à laquelle les informations les plus étonnantes se succèdent au quotidien, les prédictions risquent d'être obsolètes avant même d'être publiées. Ce qui est clair en revanche, c'est que l'évolution de la situation à Washington, aussi imprévisible soit-elle, peut avoir un impact majeur sur les marchés financiers.