Par J. Patrick Bradley, vice-président principal, Investment Research, Brandywine Global (filiale de Legg Mason)

Au fil d’une longue période de force, le puissant dollar américain (USD) a laissé dans son sillage une myriade de devises affaiblies. L’euro en fait partie. Au cours des quatre derniers trimestres, il a déprécié de près de 9 %. La croissance économique a ralenti et la récession de certains pays a constitué un risque. Les tensions commerciales se sont intensifiées. Les prévisions de croissance ont été revues à la baisse et les marchés ont écarté la possibilité d’une normalisation des taux d’intérêt pratiqués par les banques centrales en 2019, et peut-être même en 2020. Malgré ces nuages noirs, l’euro pourrait-il être sur le point de s’apprécier ?

Quelles forces pourraient animer l’euro ?

Les différentiels de croissance favorisent actuellement le dollar par rapport à l’euro.  La croissance américaine a récemment ralenti celle de la zone euro. Le différentiel de croissance favorise le dollar américain et, en réalité, tout au long des 30 ans d’histoire de l’euro, les taux de croissance américains ont éclipsé ceux des 19 pays membres de l’Union européenne (UE). La croissance américaine devrait ralentir, d’autant plus que l’élan budgétaire s’essouffle, ce qui pourrait éventuellement modifier la dynamique.  La politique budgétaire dans la zone euro devrait devenir légèrement positive.

La hausse des taux d’intérêt intérieurs a été favorable aux Américains. Les taux d’intérêt de l’euro, exprimés par le Bund allemand, sont une fois de plus négatifs. Si on compare un bon du Trésor américain à 10 ans et un Bund allemand à maturité équivalente, on constate que les écarts de taux actuels sont aussi importants que depuis le début des années 1980, qui étaient également, et ce n’est pas surprenant, une période forte pour le dollar. Le simple fait de comparer les rendements nominaux donne l’avantage aux bons du Trésor américain par rapport aux Bund. Néanmoins, le coût de la couverture pour les investisseurs en euros diminue l’attrait d’un bon du Trésor américain, ce qui incite l’investisseur dont la monnaie nationale est l’euro à rester chez lui.

L’évaluation favorise de plus en plus l’euro par rapport au dollar.  Le graphique ci-dessous calcule la parité de pouvoir d’achat (PPA) pour les pays de notre sphère d’opportunités. Ces indicateurs mesurent essentiellement les écarts d’inflation entre les pays, afin que ceux dont le taux d’inflation est inférieur à celui d’un autre pays voient leur monnaie s’apprécier par rapport au pays dont le taux d’inflation est le plus haut. Force est de constater que, d’une part, l’euro est sous-évalué, mais a un potentiel d’appréciation, et que, d’autre part, le dollar américain est la monnaie la plus chère de notre univers. Par conséquent, un renversement des rôles semble s’imposer.

Pourcentage d’écart du PPA de BGIM - % depuis le 2 mai 2019

Des facteurs externes pourraient renforcer l’euro. La zone euro enregistre actuellement un excédent de la balance des opérations courantes. La zone euro épargne plus qu’elle n’investit. Les excédents de sa balance des opérations courantes se sont traduits, au fil du temps, par une amélioration de la position extérieure globale (PEG) nette, quoique toujours négative. Néanmoins, l’accumulation des excédents de la balance courante poussera petit à petit la PEG nette vers le positif. Un excédent des revenus primaires devrait soutenir la balance courante. La zone euro devrait devenir fournisseur de capitaux pour le monde, car ses actifs dépassent ses engagements et créent une demande en euro. Cela pourrait exercer une pression à la hausse durable sur la devise.

L’euro n’est peut-être ni aimé ni désiré par les investisseurs, mais ce sentiment contraire pourrait préparer la devise à une reprise.  L’euro est actuellement mal perçu sur le marché. Ce n’est pas une surprise, étant donné la déception de l’an dernier en matière de croissance et les perspectives de hausse des taux de la Banque centrale européenne (BCE) repoussées à plus tard. Les traders sont « short » sur l’euro, ce qui signifie qu’ils sont des vendeurs nets, ce qui ajoute un élément de pression à la baisse. Ces deux indicateurs pourraient être le signe d’une possible inversion. Toute évolution positive de l’euro pourrait aider le sentiment à s’ajuster et les traders qui sont short seraient dans de nombreux cas obligés de couvrir leurs positions, ce qui donnerait un élan positif à la devise. Les catalyseurs d’un tel renversement de tendance pourraient être une meilleure croissance, une inflation qui évolue vers sa cible ou une banque centrale moins laxe.

Comme beaucoup d’autres devises, l’euro a été dominé par un dollar américain fort. Cependant, les forces pourraient s’unir pour changer ce statut négatif. Certaines forces peuvent être cycliques, tandis que d’autres sont structurelles. L’économie européenne pourrait commencer à se remettre de la croissance décevante de l’année dernière. La croissance du premier trimestre affiche une hausse de 0,4 %, et la croissance de l’Allemagne est censée s’aligner avec celle du reste de la zone euro, ce qui pourrait marquer une amélioration de la production qui dépend, bien entendu, des négociations commerciales entre la Chine et les États-Unis et de la menace de droits de douane sur les voitures allemandes. Néanmoins, les conditions financières de la zone euro restent accommodantes. Le différentiel de taux d’intérêt pourrait se résorber au fil de la diminution des taux américains et de l’augmentation de ceux de la zone euro, si les comportements à risque se dissipent. En outre, le prolongement des excédents de la balance courante pourrait créer une demande en euro, l’Union devenant, avec le temps, un fournisseur de crédit, c’est-à-dire un créancier net. Enfin, l’ampleur du sentiment négatif pourrait être en train de devenir un tournant pour l’euro.


Publié le 27 mai 2019